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Couverture du roman Chromosomie

Chromosomie

Au sein de l'Ifremer, Jean Joyeux se consacre au décodage génétique pour concevoir une huître stérile, la triploïde. Malgré l'influence d'un père conservateur, ce chercheur brillant poursuit ses travaux au cœur d'estuaires à la biodiversité fragile. Entre drames personnels et défis techniques, Jean avance jusqu'à une rencontre singulière avec la nature. Ce récit explore l'ambition humaine face aux mystères du vivant, là où l'aléatoire vient bousculer toutes les certitudes.
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Chapitre 2

Depuis qu’Amédée avait arrêté le métier, il n’avait pas changé grand-chose à sa cabane. Une large table de bois adossée au mur sous la fenêtre, un tas de mannes rouillées, des bottes et des gants de caoutchouc suspendus à l’entrée près d’un ciré jaune. Cela sentait la vase froide et humide, la coquille d’huître et la vieille botte. Un cocktail méconnu qui vous surprend, tout comme la démanchoire plantée comme un poignard sur la table de bois.

— Ça fait soixante ans que j’viens là et que j’m’en lasse pas ! Je suis le dernier. Ils sont tous partis voir s’il fait meilleur au bout de la pointe. Du coup me v’là tranquille. Y a bien Marcel un peu plus loin, mais c’est tout. Toutes les autres cabanes ont été vendues. L’été, ils sont tous là le cul au soleil, mais l’hiver y a pas un chat.

— Pas facile de tout quitter !

— Quand on est arrivé au bout, faut de toutes les façons être raisonnable et pas s’exciter comme Marcel à faire un cirque à plus pouvoir se grouiller le lendemain. Et puis si les nouveaux installés sont pas trop sots, j’pourrai bien leur donner la main.

— Et… Ça s’vend combien une cabane comme celle-là ?

— À vrai dire, j’en sais rien. Je tourne et je vire ça dans ma tête, mais j’trouve pas. J’veux pas faire comme tous les autres et mettre ça à un prix qu’a pas de sens. J’me dis que faut juste que tout le monde soit content.

À ce dernier mot, l’averse s’arrêta. La chienne commença à balayer le sol de sa longue queue. Un rayon de soleil s’invita par la fenêtre aux carreaux crasseux.

— Tu vois, c’est quand même pas mal ici ! s’exclama Amédée en pointant son nez dans l’embrasure de la porte.

Surpris par le tutoiement, Jean approuva par un sourire et un hochement de tête. En cet instant, on sentait dans l’air une joie palpable. L’émotion se dissipa quand Jean prit conscience de l’heure qui s’avançait. D’ailleurs, quelle heure était-il ? Comme les giboulées et les averses, il était incapable de mesurer le temps. Ces minutes, ces heures qui filaient si vite, étaient pour lui un cauchemar. Il courait après sans jamais pouvoir les rattraper.

— Faut qu’j’y aille ! Midi et demi…

— Ça me gargouille dans le ventre… Tu dois avoir raison !

— On se reverra ?

— Je suis par-là presque tous les jours !

Dans un bref salut, les mains se serrèrent avec une timidité inattendue. Le trouble de la rencontre s’exprimait dans ces deux regards envieux d’avenir.

— J’me dépêche, sinon le père va me tuer !

Aujourd’hui encore il s’était fait piéger par cette rencontre, la pendule avait avancé à grande vitesse. Il se mit presque à courir, pris d’un début de panique par la vision du père qui s’impatientait. Quelques minutes suffirent pour remonter la rue du Port et virer à toute allure dans la rue des Pêcheurs. Les clés à la main, Blandine attendait sur le pas de la porte, sachant déjà qu’ils seraient en retard. Ils laissèrent Rita dans le jardin et partirent en courant vers la voiture.

— D’où tu viens ? Tu t’es perdu en Daire ! demanda Blandine avec ironie.

— Y a toujours quelque chose qui m’empêche d’être à l’heure !

— C’est pourtant pas compliqué : pour arriver à midi et demi à Arceau, il faut partir avant midi et demi. Mathématiquement, c’est simple ! lança-t-elle avec raillerie.

— C’est bon ! Te fous pas de moi. D’ailleurs, j’ai des excuses et des bonnes… J’ai rencontré Amédée !

— C’est qui celui-là ?

— Un vieux comme y en a plus ! Un des derniers des Mohicans. J’l’ai croisé avec son panneau « À vendre » sous le bras près des cabanes de la baie.

— Qu’est-ce qu’il a à vendre ?

— Sa cabane. J’ai même eu droit à une visite en attendant que la grêle s’arrête.

— Tu veux peut-être t’installer comme jeune ostréiculteur ?

— Arrête un peu ! Des rencontres comme celle-là, on n’en fait pas tous les jours. Amédée a soixante-quinze ans et a certainement un tas de choses à raconter.

En avait-il trop dit ? Pourquoi diable fallait-il toujours qu’il s’embarque dans des explications qui, de toutes les façons, le mèneraient dans l’impasse. Blandine, souvent raide dans les échanges, n’en avait que faire de l’ancien temps, de cette ostréiculture d’un autre siècle.

— Déjà que voir les beaux-parents ça me…

— Je sais ! Je sais !

— Au fait… Comment tu vas faire pour leur dire que tu passes à l’ennemi ?

Pour une surprise, c’en serait une. Qui savait que, tandis que Georges dénigrait le fameux institut Ifremer avec ses amis ostréiculteurs, Jean avait réussi son entretien d’embauche ?

« Tous des feignants, des bons à rien qui cherchent on ne sait quoi et qui ne trouvent jamais rien. »

Voilà ce qui se disait au fond des cabanes ou dans les parcs en attendant que la mer revienne. L’ostréiculteur malmené par les éléments ne vivait pas au même rythme que ces hommes de laboratoire. Ne connaissant que le manche de la fourche et les grandes cuissardes humides, le mal au dos et le froid aux mains en hiver, il n’était pas question pour lui de chercher à comprendre ce qui pouvait bien se passer derrière les vitres des laboratoires. Au chaud, bien loin des bourrasques hivernales, les hommes penchés sur les microscopes tâchaient tant bien que mal de décoder dame Nature et ses humeurs. Trop souvent, leurs hypothèses, leurs conclusions arrivaient après la bataille, bien après que l’ostréiculteur eut compté, évalué le nombre d’huîtres mortes au fond de ses poches.

— Regarde ! C’est pas beau ? dit Jean en même temps qu’il passait le pont.

Les eaux sombres du coureau repartaient vers l’océan, laissant à découvert les bancs d’huîtres. Pour certains, peu importe le dimanche, leurs huîtres passaient avant tout. La marée était là, bonne à prendre.

— M’ouais… répondit Blandine.

Elle n’avait connu que les vaches laissées par des parents disparus trop vite, trop jeunes. Habituée à la ferme familiale perdue dans la profonde Charente de ses grands-parents, elle ne faisait pas cas de ce tableau modelé par la mer. Elle ne pouvait comprendre, dans ce va-et-vient incessant des chalands, la beauté de la scène. Pour elle, tout était d’un gris triste, presque lugubre. Ces sédiments, cette vase qui n’attendaient que de vous engloutir ne faisaient pas partie de ses amis. Elle préférait le sable doré des plages atlantiques.

— Tu peux ralentir un peu ? demanda Jean.

— On n’est déjà pas en avance ! Imagine donc Georges qui tape du pied en attendant, t’es en train de faire monter sa tension.

— Lève le pied et contemple un peu la richesse du pays !

— Si tu veux me mettre de mauvaise humeur, continue comme ça !

Pour la calmer, Jean posa sa main sur le ventre de Blandine. Trois mois déjà que la fécondation avait eu lieu. C’était leur secret. Tant que le corps ne les trahirait pas, ils s’étaient promis de se taire le plus longtemps possible.

— Respire dans ton ventre. Donne-lui un peu plus d’oxygène, cela lui fera du bien.

— T’es bête !

Depuis quelques semaines, Blandine ne portait plus le pantalon. Elle avait aujourd’hui enfilé une jupe jaune mimosa avec un chemisier blanc, le tout rehaussé par un pull rouge pompier. Ses longues boucles brunes qui brillaient dans la lumière attiraient l’œil autant que son rouge à lèvres vermillon. Blandine était une personne tonique et savait le montrer, surtout quand elle partait en visite chez ses beaux-parents.

— On ne leur dit pas encore ! C’est trop tôt, dit Jean en retirant sa main.

— Tu as raison. Il vaut mieux se concentrer sur ton nouveau job. J’imagine la tête de ton père.

— Je sais, je sais ! Je ne vais pas cracher sur ce poste de recherche pour faire plaisir à mon père. Faudra bien qu’il s’habitue.

— C’est ta mère qui va faire le boulot !

— Exactement ! Ça va le faire gamberger… C’est très bon pour la santé.

Pas de fleurs, pas de cadeau, le dimanche était un jour comme les autres. À Arceau, personne n’allait à la messe et les baptisés se comptaient sur les doigts de la main. Depuis qu’ils étaient tombés dans les bras l’un de l’autre, Georges et Gisèle n’avaient pas bougé du minuscule village d’Arceau. Elle avait laissé Chaucre et son océan pour les marais et leurs chenaux. Il fallait bien qu’elle suive son homme, un Georges fort et beau, attentionné.

Échoués dans la maison familiale, ils n’avaient eu que Jean, l’unique enfant, sur lequel Georges avait fondé tous ses espoirs. Gisèle, frustrée de ne pas être allée assez à l’école, ne jurait que par l’instruction et les études. Coincé entre l’ombre du père et la bienveillance maternelle, Jean avait suivi le chemin de ses goûts, porté par une aisance intellectuelle parfois surprenante. Chaque année d’études le séparait un peu plus de l’entreprise familiale et Georges, qui le regardait faire, restait dans un mutisme désespérant.

Après licence et master, Jean décrocha son doctorat de biologie marine avec une facilité déconcertante à côté de ceux qui peinaient dans les méandres de la complexité du vivant. Sa clarté intellectuelle lui avait permis de phosphorer sur le sujet qui s’intitulait : « Évolution des adaptations aux milieux extrêmes : approche phylogénétique sur des groupes d’invertébrés marins »

Son aisance à chercher, oser, élaborer, structurer, transmettre des hypothèses en avait fait un jeune homme courtisé par les directeurs de thèse. Il s’était rapidement hissé en tête de liste des plus brillants chercheurs de son domaine, sans pour autant en faire étalage. Sa modestie et sa discrétion le guidaient sur les chemins difficiles des places convoitées par de nombreux collègues. C’est durant ses années brestoises qu’il tomba dans les bras de Blandine, une belle institutrice qui distribuait chaque jour sa bonne humeur et sa douceur aux enfants de Plougastel-Daoulas. Jean avait quant à lui trouvé une chaussure trop étroite à son pied en prenant un poste de responsable à Océanopolis. Las de l’ambiance bretonne, ils décidèrent de repartir vers les îles du sud et se posèrent à Bourcefranc, juste en bordure du tumulte touristique oléronais. Le poste de responsable de l’aquarium rochelais n’était qu’un pis-aller pour celui qui chaque nuit échafaudait avant de s’endormir des stratégies de chercheur frustré. Il n’avait en tête que des bivalves monstrueux se nourrissant goulûment dans des eaux chargées de phytoplanctons délirants et se réveillait chargé de rêves océaniques.

Quand il tomba sur l’annonce de l’Ifremer, il enclencha la vitesse supérieure sans rien dire à Blandine, car c’était bien un directeur de recherche qui était demandé. En n’en parlant à personne, il savait qu’il ne serait pas pollué par un quelconque discours de découragement. Trop souvent, il entendait en arrière-plan la rengaine paternelle : tous des feignants…

Qu’avait-il à perdre ? s’était-il dit en poussant la porte. Cinq hommes et une femme l’attendaient dans la salle attenante au grand laboratoire où s’activaient silencieusement quelques personnes en blouse blanche.

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