
Banquet asiatique: Invitations ciblées sur l'Isle
Chapitre 3
Quant à la seule librairie, elle est tenue par des personnes du même acabit qui ne propose que les derniers livres à succès. Pour les autres, après vous avoir découragé, on vous propose de les commander, pour les obtenir dans des délais dépassant plusieurs semaines. Cela, s’ils ne prétendent pas que l’auteur n’est pas un vrai auteur et que l’éditeur n’existe pas. Alors, je n’achète plus mes ouvrages qu’en ligne après avoir vérifié qu’ils ne se trouvaient pas chez l’excellent bouquiniste rue Carnot, à côté de la mairie. Flâner et se perdre parmi les rayons me fait toujours rêver. Le propriétaire est un puits de culture. Qu’on évoque simplement un embryon de l’histoire et il vous retrouve le titre et l’auteur avant de vous présenter ce que vous cherchez.
Il paraît que c’est cela la vie de province dans le sud de la France.
Revenons plutôt à mes amis. Annabella Valpolicella, Jenny Feaze, Charles Blitz et Kazuo Matsusake sont les autres copropriétaires, d’un corps de ferme sur deux niveaux, située à L’Isle-sur-la-Sorgue, avenue Aristide Briand, presqu’au centre-ville. Ce bâtiment dispose d’un jardin privatif, de garages et de nombreux espaces communs. Chacun en possède une parcelle de plus de cent mètres carrés. Cela n’a pas été simple, mais nous nous sommes choisis.
Pourquoi, d’un commun accord, avons-nous fait combler la piscine ?
Drôle de question !
Dans mon entourage, en dehors de ma sœur et de mes quatre amis, il y a Madame Jalouse, qui arrive quand on a réussi. Il y a aussi son frère Hypocrite qui lui sera gentil face à moi. Il me critiquera derrière mon dos chez sa cousine Pathétique. Vous savez, celle qui a besoin des malheurs des autres pour exister. En avalant les méchantes paroles qu’on ne profère pas, on ne s’est jamais abîmé l’estomac, comme disait Sir Winston Churchill. Moi, mon petit nom c’est Sourire, quant aux autres : Fuck them ! Bref, je les emmerde tous. Je sais, ce n’est pas le langage d’une honorable Lady. Même si je restais toujours une Lady, suis-je encore honorable ?
Il y a quelque temps, nous avons passé un accord secret entre nous : nous débarrasser de celui ou celle qui nous pourrit la vie. Nous avons décidé de nommer invités,nos victimes. L’opération qui consiste à les éliminer, prendre un repas
Le premier invitéa été le mari de Jenny Feaze. Avoisinant la quarantaine, je l’avais dénichée au club de bridge. Bref, cette splendide métisse, laotienne, amérindienne et européenne vient de Guyane. Elle possède la charmante habitude d’insérer des expressions créoles ou laotiennes dans son discours, même si parfois elle est assez crue. Elle travaille dans une compagnie d’assurances comme enquêteuse, experte ou je ne sais trop quoi. Jenny fabrique des émaux magnifiques, bijoux, assiettes, coupelles et même des compositions qui possèdent l’équilibre des formes et des couleurs originales. Elle appartient aussi à une troupe de théâtre amateur. Périodiquement, des représentations sont données surtout pendant le festival d’Avignon. Je suis allée la voir plusieurs fois et j’aime tant son style que celui de sa troupe. Je dois reconnaître qu’elle joue bien et que n’importe quel rôle lui sied à merveille. Je ne prétends pas cela seulement parce qu’elle est mon amie. Non, je suis sincère. Physiquement, un peu moins grande que moi, elle possède un corps parfait tout en formes idéales et un savoir-faire indéniable. Quand elle le souhaite, elle devient une grande séductrice. Peu importe l’heure du jour ou de la nuit, elle est toujours soigneusement apprêtée, maquillée et manucurée. Belle femme, aux lèvres sensuelles, tout en muscles, un peu dominatrice, mais pas désagréable. Pour ne rien vous cacher, je ne déteste pas. Je dois confesser que je ne reste pas insensible au caramel de sa peau cuivrée… Elle possède l’art de vous rendre passive… bien qu’un peu trop technique. Je n’ignore pas qu’elle utilise ce talent pour délivrer des invitations. J’aime bien parler affairesavec elle de temps en temps. Elle possède le don de bien me faire comprendre le lien entre taux d’intérêt, placements à court, moyen et long terme, variation des taux de change, avec ma situation personnelle, qui pour elle est unique. J’adore. Oh, my God !
Quel rapport, me demandez-vous ?
Vous comprendrez plus tard, ou pas. Il suffit de m’écouter attentivement. Il me semblait d’ailleurs vous avoir demandé de ne pas m’interrompre. C’est agaçant.
Elle est un peu comme Kazuo Matsusake qui, lui, est très Japonais, pas très grand, les cheveux courts, toujours très soigné de sa personne. Un jour, il m’a dit en riant, que les habitants de l’Empire du Soleil Levant se nommaient Japonais pour qu’on ne les confonde pas avec les autres peuples. L’humour nippon est souvent absconsSo, il exerce le métier de traducteur, pour s’occuper, prétend-il. Il n’empêche qu’il est maître de kendo, de karaté, d’aïkido et d’autres arts martiaux, tout en jouant divinement du piano. Cela ne lui interdit pas l’Ikebana ou l’art floral, ainsi que de nous organiser une cérémonie du thé de temps à autre. Issu d’une riche famille aristocratique nipponne, je n’ai toujours pas compris s’il travaille en France, pour le plaisir, par désœuvrement ou pour surveiller notre invitée. Une chienne de Coréenne, comme il aime la désigner avec mépris. Pourquoi souhaite-t-il la faire passer de vie à trépas ? Je n’en ai pas la moindre idée et m’en moque comme d’une guigne. Il voue une haine farouche envers tous les Coréens. Il ne manque jamais l’occasion d’afficher sa morgue à leur égard. À l’origine, c’est avec lui que, tous les deux, nous avons acheté ce bien, pour finalement en vendre des parcelles aux trois autres. Nous avons choisi nos acquéreurs, ensemble. Sa connaissance des haïkus et de la poésie me séduit. Je ne déteste pas échanger sur le sujet. C’est très instructif.
En quoi ?
Écoutez plutôt :
Sur les feuilles de bambous
La grêle dans la nuit
Crépite
Je n’ai pas le sentiment
Que je pourrai dormir seule.
Je vous rassure, ce texte n’est ni de moi, ni de lui, mais de Izumi Shikibu, un célèbre poète du début du 11esiècle.
So, vous avez saisi ?
Non ? Tant pis pour vous. Ou alors, vous comprendrez plus tard, ou… jamais.
Attendez que je vous parle de cette séduisante Italienne exerçant le métier d’infirmière libérale, depuis une paire d’années. She is so cute, so wee... Annabella Valpolicella est une adorable belle femme, toute en formes ravissantes, certes un peu rondelette, malgré sa cinquantaine d’années passées. Avec ses cheveux blond vénitien en cascade, elle allie le charme et l’humour de la dérision propre aux habitants de la péninsule. Elle recueillit l’unanimité. C’est aussi une artiste en son genre. D’abord, elle chante divinement bien et ensuite elle fait de la poterie. Assise devant son tour, elle modèle la matière pour lui donner des formes sensuelles et envoûtantes. Entre ses mains, la glaise prend vie quand elle la pétrit, la pénètre, la triture, la lisse allant jusqu’à la caresser sensuellement. Qui ne souhaiterait pas remplacer cette argile, et s’abandonner entre ses mains. Oh, my God !Même s’il lui arrive de faire certains écarts, à mon grand regret, elle préfère les hommes. Elle s’était rapprochée de Charles, quand nous délivrâmes notre première invitationau mari de Jenny. Puis leurs liens se distendirent suite aux élections municipales et cessèrent totalement plus tard pendant le confinement. Sur ce dernier point, elle indisposa tout le monde. Un défaut, on le devine, son métier lui interdit de prendre du recul sur les événements actuels. Je ne parlerai même pas de sa naïveté en matière politique. Elle m’exaspère parfois, même si je ne déteste pas peindre des poteries avec elle
Pourquoi peindre des poteries ?
Ce genre de question a tendance à me faire sourire. Vous souhaitez que je vous explique ?
Well, à chaque fois, trop rarement à mon goût, je vous promets que l’on compare toutes les nuances de gris.
Vous saisissez maintenant ?
Notre premier copropriétaire fut Charles Blitz. Drôle de type que cet ancien juriste à la retraite ! Un peu aventurier, il avait bourlingué un peu partout. Lui aussi pratique les arts martiaux en plus d’être capitaine de marine. Il fait partie de ces rares marins qui ont bouclé le tour du monde. D’ailleurs, il navigue encore sur son voilier pour partir plonger. Chacun son hobby, et la mer n’est pas le mien. So, il a exercé je ne sais combien de métiers ou d’activités à la suite ou en alternance ou concomitamment. À vrai dire, je n’en sais rien. Excellent stratège, c’est le seul qui prétend ne pas avoir d’invité. Personnellement, je n’en crois pas un traître mot. À mon avis, il attend qu’on délivre toutes nos invitationspour nous parler de ce qui le mine. Je ne connais personne qui ne traîne pas de casseroles derrière soi, ou ne cache pas de cadavre dans son placard. Je déteste tâter les faïences, ouvrir les tiroirs, fouiller dans les armoires, forcer les secrétaires, fracturer les coffres pour finalement lire des lettres enrubannées par deux. Cela revient à patauger dans les égouts. Chocking !Chacun ses pudeurs ! Pourtant, je ne déteste pas l’inviter à boire un Graigellachie. Et il n’est pas en reste, bien que n’appréciant pas particulièrement le whisky.
Pourquoi en boit-il ?
What a funny question!Drôle de question, je pense qu’à sa place, vous feriez sans doute de même.
À propos de pudeur, nous couchons tous ensemble. Vous l’aviez compris, j’espère. Pas en même temps, quoique, mais nous couchons tous ensemble. Je dois confesser que j’aime faire l’amour. Pas comme certaines qui le prétendent, mais qui trouvent toujours un prétexte pour ne pas passer à l’acte. Un homme, une femme, un couple, même deux hommes ou deux femmes, je ne déteste pas, bien au contraire. Une délicate touche de séduction, un frôlement furtif, le tout accompagné d’un regard appuyé plein de promesse… Finalement c’est extrêmement excitant et stimulant d’avoir sous la main, quatre amants potentiels, d’hésiter avec lequel passer ma nuit, et selon mes précieuses envies… choisir quelqu’un d’autre. Un jour, ma sœur jumelle, Mary m’a confié s’être inscrite sur un site de call-girls sur internet. Juste pour ressentir l’émoi d’une rencontre avec un inconnu qu’elle avait sévèrement sélectionné au préalable. Non, elle ne faisait pas cela pour de l’argent. Ce qu’elle m’en avait raconté ne regarde que moi. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je vous dévoile cela. Ce n’est pas très intéressant, ni comme histoire ni dans mon récit.
Avec mes amis, j’ai comme les autres élaboré des codes appropriés. Avec Charles, je lui propose de déguster du Graigellachie, un excellent whisky écossais ; avec l’Italienne, je l’invite à peindre ensemble des poteries; avec Kazuo, quoi de mieux que d’échanger sur des haïkus; pour la Guyanaise, on parle affaires. Vous avez compris maintenant, je pense. Au fait, même si j’aime bien les hommes, je préfère les femmes. Je ne déteste pas non plus partager d’agréables moments avec Jenny et le Japonais. C’est intéressant pour tout le monde d’associer les affaireset la poésie. Certes, cela reste un peu technique, mais très satisfaisant. Comment procèdent les autres ? Les autres, je m’en moque. Cela me fait sourire de les entendre parler italien, de prétendre vouloir chanter ensemble, s’inviter à prendre un rhum-pimentet que sais-je encore. Les garçons, entre eux, conservent une certaine distance. Du moins, je le pense et cela ne m’intéresse pas.
Vous aimerez aussi





