
Ayé : Dans ma chère et dans mon âme
Chapitre 3
*Ayé, dans ma chair et dans mon âme*
Chapitre 2 : La fille du diable
*3 ans plus tard*
*Parakou, Bénin*
*Ayé*
Je suis au collège maintenant. Danny et tata Lina me manquent mais je fais comme a dit tata Lina : Je travaille en classe et je suis la première de toutes les 4èmes de mon collège.
Avec maman, je continue de me tenir à carreau et d’essayer de faire les choses bien en espérant secrètement qu’un jour, ma mère me prenne dans ses bras et me fasse un bisou. Mais plus le temps passe, plus je n’y crois plus. Elle me bat pour tout et pour rien et bien des fois, j’ai dormi dehors le ventre vide. Des fois, quand elle me met à la porte, je suis tentée de ne plus jamais revenir mais pour je ne sais quelle raison, je reviens toujours quitte à recevoir des coups. La dernière en date, c’est que tout ce que je veux utiliser dans cette maison a un prix : eau, savon, gaz, nourriture, électricité… J’ai donc commencé à revendre les croquettes de maman Bana, une voisine de l’ancien quartier de tata Lina pour me faire un peu d’argent et à proposer mes services un peu partout pour faire le ménage, vendre, préparer…
Je me déshabille pour profiter des minutes de douche que j’ai achetée chez maman quand je remarque une tâche de sang sur ma culotte. En panique, je n’ai d’autres choix que d’appeler ma mère au secours :
-Maman au secours ! Je crois que je suis en train de mourir. Au secours maman !
-Pour mourir encore tu cries mon nom ? Qu’est-ce qui arrive à la reine Ayé cette fois ? Tu as intérêt à ce que ça en vaille la peine sinon Ayé Tidjani, tu vas me le payer. Dit ma mère en s’approchant de la douche
-Maman, s’il te plait. Implorai-je de plus en plus effrayée
Elle fit son entrée dans la douche et découvrit la raison de ma peur et se mit à rire avant de dire, pensive :
-Ah Ayé, comme j’aurais tué pour voir ne serait-ce qu’une petite tache de sang sur ma culotte. Mais non ! Tu es là, comme un mauvais caprice de la vie. Bienvenue dans le dur monde des femmes. Des tâches comme ça, tu en verras longtemps dans ta vie et pas seulement dans ta culotte, sur ton corps entier et dans ton cœur. C’est ainsi quand on est femme. Nous saignons. Mais tout le monde s’en fou.
-Je vais saigner toute ma vie ? Demandai-je inquiète
-Oui. Mais vu la façon dont toi tu saignes, tu risques de mourir aujourd’hui. Mais dis-moi, je t’enterre suivant quelle tradition ? Tu n’es ni musulmane ni chrétienne ni rien. Bon, je vais préparer le repas pour tes funérailles ma fille, on va régler ce détail plus tard. Je te souhaite de bien mourir ma fille. Dit-elle en souriant
-Maman, ne me laisse pas. Pardon. Mamannnnn. Ne me laisse pas seule.
Je me laissai glisser contre le sol de la douche, la grande lacrymale déjà en feu puis me souvint de la promesse faîte à tata Lina : plus de pleurs. Je me repris et restai là, assise en attendant l’heure de ma mort. Je ne serai pas la première à mourir et peut-être que là-bas, il y a une plus belle vie. Mais le temps passait et rien ne changeait. Ma mère finit par venir dans la douche étonnamment souriante :
-Ahhh regardez comment elle est sale. Allez, debout, lave-toi bien et met ça. Ce sang là, ce sont tes menstrues. Tu as intérêt à avoir une très bonne hygiène si tu ne veux pas avoir honte. De toute façon, ce ne sera bientôt plus mon problème. Quand tu auras fini, va te coucher et tu ne sors plus de cette maison jusqu’à nouvelle ordre.
J’obéis comme toujours sans savoir que ce jour marquait le début d’une autre page de ma vie. Ma mère, pendant toute une semaine partageait les tâches de la maison avec moi, s’assurait que je sois propre et que je mange bien. A la fin de la semaine, elle m’a fait asseoir entre ses cuisses et m’a fait un joli modèle de nattes décorées de perles en bois et m’a demandé de bien m’habiller avant de me faire porter un voile. On a pris le bus pour une destination inconnue. J’ai dormi pendant presque tout le voyage me réveillant uniquement lorsque le chauffeur du bus en pleine nuit nous a demandé de sortir : visiblement, ma mère en savait quelque chose puisqu’elle me prend par la main et me fait signe par le regard de suivre le mouvement de foule. Ce n’est que dehors, que je remarque les allées et venues des voyageurs avec des bagages et que je daigne enfin lire les plaques : « Frontière Niger » :
-Maman, on va au Niger ? Demandai-je surprise
-Chut. Ferme-là Ayé. Dit-elle en plaçant ses mains sur ma bouche avant de sourire et de me prendre par la main.
Nous passons les contrôles toutes les deux et après, nous continuons notre route en voiture jusqu’à ce qui ressemble à un village. Nous nous arrêtons au niveau d’une petite maison pas très grande de style traditionnel. Un frisson me parcoure. Je jette un regard à ma mère qui me dit :
-Descends Ayé. Tu restes silencieuse et tu te contentes de répondre « naam » (oui) quand je te fais signe des yeux et tu obéis aux gens.
J’observe les fameux gens tour à tour et la peur me gagne. Il y a une dizaine de personnes. Un homme entouré de deux femmes en voile gris, un autre qui doit avoir au moins 60 ans entouré de 03 femmes habillé un peu plus différemment des autres presque comme s’il était l’heureux du jour ainsi que deux hommes et deux femmes.
-Maman ? On est où ? Qui sont ces gens ? J’ai peur. Dis-je en cherchant sa main
Elle me fait les gros yeux, s’éloigne et dit :
-Ferme-là Ayé et obéis. Je suis ta mère.
Je me tais et la suis à l’intérieur de la maison. Ils parlent tous une langue inconnue qui ne ressemble guère au bariba et au dendi, les deux langues que je comprends.
Deux des femmes qui entouraient le vieux me lancent des regards menaçants identiques à ceux de ma mère quand elle est en colère et la troisième, une femme plus jeune que les deux autres me regarde avec ce qui semble être de la pitié. Cette femme me conduit dans une chambre et me demande en français de me déshabiller. Je suis tentée de me rétracter mais le souvenir des paroles de ma mère me vient à l’esprit et je m’exécute tout en lui présentant mon dos, pudique :
-Oh ! Ya Allah ! C’est quoi ça sur ton dos ? Qui t’a fait ça ? Dit-elle en mettant une main à la bouche, les larmes aux yeux
-Personne. Dis-je d’un ton neutre
-C’est faux. C’est cette femme qui t’a amené petite ? Demande-t-elle comme si elle allait faire quelque chose pour moi
Si même tata Lina n’a pu rien faire pour moi, ce n’est pas une inconnue qui le fera.
-Non. Mentis-je comme à chaque fois qu’on m’interrogeait sur les cicatrices dans mon dos, fruit des coups de cravache et de courroie de ma mère
-Pauvre enfant. Dit-elle en secouant la tête
De l’extérieur, on lui demande quelque chose dans cette langue et elle se dépêche de m’habiller. Elle me fait porter d’autres dessous et une longue robe violette avec un voile de couleur blanche et m’applique du crayon sous les yeux. Elle me conduit ensuite dans ce qui ressemble à un salon où les gens de tout à l’heure sont disposés les hommes devant, les femmes derrière un peu comme ce que j’entrevois dans les mosquées de Parakou les vendredis. On me fait asseoir à côté du vieux de tout à l’heure. Je ne comprends rien de ce qui se dit même si au fond, cette sensation étrange ne me quitte pas, comme un pressentiment. Ma mère m’appelle et je réponds « naam » comme elle me l’a demandé.
A la fin, on me fait asseoir sur un tapis avec le vieux et on dispose de la nourriture au centre. Une bonne odeur s’échappe des repas mais j’ai l’estomac noué. Je ne touche à rien en dépit des mines froissées en face et des murmures quand ma mère me lance un regard menaçant et me signe d’avaler quelque chose. Je commence à peine à manger que la femme de tout à l’heure viens me chercher et me conduit dans une autre chambre un peu plus vaste que l’autre et m’installe sur la natte au centre. Elle me couvre le visage d’un autre voile et me demande de ne pas bouger. De plus en plus paniquée, je demande :
-Et ma mère ?
-Partie. Dit-elle
-Comment peut-elle partir sans moi ? Je suis sa fille. Dis-je les larmes aux yeux comprenant que rien n’allait bien ici
-Comment tu t’appelles ? Demande-t-elle en s’approchant du lit
-Ayé. Dis-je fébrilement
-C’est un joli prénom pour une jolie fille. Et quel âge as-tu Ayé ? Poursuit-elle
-13 ans. Dis-je rassurée par son doux visage et cet air de tata Lina
-Subhan’Allah. Ça va aller Ayé. Je ne sais pas pourquoi ta mère a fait ce qu’elle a fait mais ça va aller Ayé. Obéis, ne parle pas et moi, je vais faire ce que je peux pour te protéger. Dit-elle en me prenant la main
-De quoi ? Je veux ma maman. Qui es-tu ?
-Mariama. De beaucoup de choses ma petite. Sois forte et obéis Ayé. Bonne nuit.
Je ne lui réponds pas trop concentrée sur ma mère qui est partie sans moi. Je n’ai même pas le temps de finir de chercher à comprendre ce qui s’est passé, ce que j’avais mal fait que le vieux de tout à l’heure fit son entrée dans la chambre. Il retira l’habit qu’il portait m’obligeant à détourner le regard. Il vint s’asseoir à côté de moi sur la natte et plaça ses mains au creux de mes reins en commençant par soulever ma robe. Apeurée, je dis :
-Mr arrêtez s’il vous plaît. Vous me faîtes mal.
-Je vois que ne pas avoir de père t’a rendu insolente. Mais je me tacherai de corriger ça petite. Allez, déshabille-toi et couche-toi avant que je ne te donne des coups de ceinture.
-Pitié…
Je n’eus même pas le temps de finir ma phrase qu’il se mit à me rouer de coups puis me demanda à nouveau de me déshabiller et de me coucher. Cette fois-ci, j’obéis sans discuter tandis qu’il souriait en regardant mon corps comme s’il s’agissait d’un bout de viande…
***
Cette nuit marqua le début d’un tournant dans ma vie.
Ce n’est que le lendemain, ayant mal partout et sommée de me mettre au travail que j’ai compris que ma mère m’avait vendu à cet homme.
J’ai vécu 03 ans une vie de misère marquée de coups, de viols, de moqueries des uns et des autres.
La seule personne qui eut un peu pitié de moi était Mariama, la 3ème épouse de mon mari, Mamadou. Mais Mariama ne pouvait pas grand-chose pour moi au risque de se créer des problèmes à elle ou à ses enfants.
A force de recevoir des coups, j’ai fait 05 fausses couches et j’ai accouché de deux enfants mort-nés. Le seul de mes enfants qui a survécu, c’est une fille : Cherifa. Elle a trois mois. Mamadou depuis sa naissance est encore plus méchant avec moi et les autres ont davantage de raison de se moquer de moi : l’étrangère a accouché d’une fille. Mais sa naissance à donner un sens à ma vie : faire payer Abeni pour tout le mal qu’elle m’a fait. Je déteste cette femme.
Pendant trois ans, en dépit de la promesse que j’ai faîte à Lina, j’ai pleuré à ne plus avoir de larmes. C’est fou mais aujourd’hui, quand je pense à ma mère, la seule chose que j’ai envie de lui faire, c’est de la tuer. Mais je ne le ferai pas, ce serait trop facile. Ce sera œil pour œil. Larme pour larme et surtout sang pour sang.
J’y ai bien pensé, pendant des jours depuis que je suis mère : je n’aurai qu’une chance de m’enfuir. C’est dangereux, presqu’impossible mais je vais tenter ma chance. Je suis Ayé après tout : Je suis la vie, je suis la chance.
Ce week-end, il y a juste les femmes à la maison. Les hommes vont à Niamey pour je ne sais trop quoi, de toute façon, ils peuvent bien mourir, je m’en moque. C’est maintenant ou jamais :
-Tu es bien sûre Ayé ? Et si tu ne parvenais pas à traverser le fleuve ? Et si la police t’attrapait ? Tu veux rejoindre un autre pays sans passer par la frontière terrestre, c’est dangereux Ayé. Tu n’as même pas de papier ni rien. Ayé, ma chérie, j’ai peur pour toi. Me dit Mariama pour la millième fois depuis que je lui ai fait part de mes projets
-La liberté à un prix Mariama. Au pire, je vais mourir mais c’est sans importance…Désormais, Cherifa, c’est ta fille. Prends bien soin d’elle et si tu peux, donne-lui la chance de vivre une autre vie que cette vie de misère. Moi, je ne peux pas. Dis-je en essuyant mes larmes et en lui remettant ma fille en fuyant son visage pour ne pas revenir sur ma décision
-Bien sûr Ayé. Je veillerai sur Cherifa comme sur mes propres enfants. Sois heureuse. Bonne chance Ayé.
Je la prends dans mes bras, vérifie que mon couteau est bien en place attaché autour de mes reins et arrange mon voile, met un autre sur mon visage pour être Madame Tout le monde et c’est parti. Je sors de la maison, la peur au ventre et marche en me rappelant des indications de Mariama. Je ne suis presque jamais sorti d’ici depuis que je suis arrivée alors, je ne connais pas la voie. Mais si j’en crois Mariama, si je marche dans la direction sud sur quelques kilomètres encore, je devrais me retrouver sur la grande voie et trouver un taxi jusqu’à Gaya. Je marche le plus normalement possible, réprimant mon instinct de survie qui m’insuffle de courir à toute vitesse et ce pendant longtemps. Je n’ai pas connu les pires crasses dans ma vie pour qu’une simple marche me réduise à néant. Je continue trouvant finalement la fameuse grande voie. Je soupire de soulagement et me met à héler un taxi. Plusieurs passent s’en s’arrêter puis finalement un s’arrête à ma hauteur. Lorsque je lui dis le lieu, il me dévisage soupçonneux puis me laisse entrer. Mon instinct me dit qu’il risque de faire le difficile alors, c’est tout naturellement que je lui mets le couteau sous la gorge le plus près possible. Je garde le couteau près de lui durant tout le trajet et à l’arrivée, je lui tend quelques billets et sors. Heureusement pour moi, il fait nuit et c’est plus facile de traverser sans trop d’histoires. Je repère un ensemble de pêcheurs et avec le même stratagème, réussit à les convaincre de me venir en aide. Je ne suis détendue que quand je suis à Malanville.
C’est fini. Ce cauchemar est terminé. Abeni, à nous deux.
Je prends ensuite un minibus pour Parakou, dans le Borgou. Je ne dors pas une seule seconde, trop apeurée à l’idée que quelque chose de mal ne se passe mais non, tout va bien : J’arrive à Parakou.
Je me dépêche d’aller chez Abeni.
Rien n’a changé : il y a toujours cette impression sinistre autour de cette maison. Je détaille les murs, la toiture, le portail rouge et je revois tout : les coups, les insultes, les moqueries, mes jouets détruits, les punitions, mes larmes et son sourire. Il paraît que quand les enfants rentrent chez leurs parents, ils sont nostalgiques des bons souvenirs de la maison de leur enfance mais dans mon cas, cette maison, c’est la maison d’Hadès.
La maison de Lina, l’école Hibiscus et même les quartiers et rues de la ville sont davantage ma maison que cette maison. Mais bon, l’heure n’est plus aux larmes.
Je dois lire les émotions sur le visage de cette malade mentale en me voyant.
Je sonne plusieurs fois sans réponse. Quand enfin je pense abandonner, cette bonne femme apparaît dans une longue robe se plaignant comme toujours :
-J’espère que vous avez une bonne raison pour me déranger chez moi aussi tôt.
Je ne réponds pas, occupée à l’étudier : ce sont les mêmes yeux froids et impitoyables, la même bouche qui m’a insulté encore et encore, les mêmes sourcils qui se sont froncés tant de fois à ma vue.
Elle a maigri ce qui met davantage en valeur ses longs doigts qui m’ont tant de fois étranglée, giflée, frappée.
-Vous êtes muette ? Et d’ailleurs, qui êtes-vous ? Dit-elle en me fixant avec curiosité et une autre émotion que je connais parfaitement : la peur.
Je souris sous mon voile et me rapproche le plus près possible d’elle presque comme si j’allais l’étreindre et souffle contre son oreille en approchant le couteau de sa colonne vertébrale :
-Qu’as-tu mangé pour mes funérailles ‘maman’ ? Du wassa wassa ou du watché peut-être ?
-Ay…
-Chut. Rien ne presse. Rentrons. Tu ne voudrais pas alerter tout le quartier pour des retrouvailles mère-fille n’est-ce pas ? Dis-je en faisant glisser le couteau le long de son dos
Elle recule et je ferme le portail sans relâcher ma prise. A l’intérieur, je ferme la porte, éteins les lumières et la conduis dans la chambre comme elle aimait le faire avant de me torturer. Je retire le voile ne portant plus qu’une simple robe longue et arrangeant mes cheveux. Je souris quand elle dit :
-Ayé s’il te plaît. Je te demande pardon. Je ne le ferai plus.
-Oh oui ! Tu ne le feras plus Abeni. Sois en sûre. Assis. Dis-je au lieu de « à genoux » éprouvant un minimum de respect subit pour elle
Assise, je m’installe en face pointant toujours mon arme
-Alors ? La vie est belle ‘maman’ ? Tu m’as enterré comment ? A l’église ou à la mosquée ? Tu portais quoi pour célébrer ta victoire ? Demandai-je en promenant mon couteau sur sa cuisse nue et brûlée
-Ayé mon enfant…
-Ayé est morte. Enfin, pour toi Abeni. Tu aurais dû me tuer quand tu en avais l’occasion. Maintenant, je deviendrai un vrai cancer dans ta vie ‘maman’. Crachai-je en colère
-Ayé s’il te plaît, tu es une gentille fille. Ne fais pas ça. Implora-t-elle presque en pleurant
-Cette Ayé là n’est plus. Il n’y a que la digne fille de la sorcière qui est restée. Comment as-tu pu Abeni ? Comment ? Tu m’as vendu à cet homme sans même une pensée pour moi et tu es partie. Tu m’as abandonnée toute seule, dans ce pays inconnu au milieu de tous ses gens. Cet homme m’a violé plusieurs fois pendant trois ans, j’ai perdu des enfants, j’ai été battue, privée de tout par ta seule faute Abeni. Je ne compte plus les côtes cassées et les nombreuses fois où je me suis évanouie. J’ai pleuré tellement de fois à cause de toi, et le pire dans tout ça, c’est que j’ai renoncé à mon enfant par peur de devenir comme toi. Mais ce n’est pas grave. Tu m’as donné ton venin Abeni et tu vas payer pour chaque larme, chaque douleur, chaque goutte de sang, chaque humiliation. J’ai bien l’intention de te faire regretter avec lenteur et saveur tout ce que tu m’as infligée. Promis, je ferai ça bien. A ton image ‘maman’. Déclarai-je en passant de la rage à la joie
-Ayé, pardon. Je t’en supplie. Je ne voulais pas. Je ne voulais pas te faire de mal. Ayé je te le jure.
-Je ne te crois plus Abeni. Je ne sais vraiment pas ce qui me retient de t’enfoncer le couteau en plein cœur et de me suicider ensuite. Avouai-je en relâchant les épaules
-Ayé, je te le jure. Je ne voulais pas. Pardonne-moi Ayé. Dit-elle en joignant les mains en signe de supplication
-Tu devras verser des larmes de sang pour obtenir mon pardon.
-J’ai fait tout ça pour me venger. Avoua-t-elle
-Ah oui ? Parce que ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?
-Toi rien, ton père oui. Lâcha-t-elle
-J’ai même un père ! Et qu’est-ce que j’ai à voir avec ça ? Pourquoi tu n’es pas allée retrouver le concerné ?
-Je ne pouvais pas. Je me suis dit, à défaut de faire payer le diable, autant faire payer sa fille. Dit-elle en fuyant mon regard
-Waouh ! Et on peut savoir ce que le diable t’a fait Abeni ?
Elle se tut un bon bout de temps avant de réciter en larmes :
-Quand j’avais presque le même âge que toi, je vivais avec ma tante et mes cousins à Calavi, une ville au sud. A l’époque, la plupart des quartiers de cette ville étaient peu habités, certains plus que d’autres. J’étais une jeune fille qui aimait sortir, marcher et observer la lune et les étoiles. Un soir où ma tante et mes cousins étaient au Nigéria, je suis partie profiter du spectacle quand…
-Abeni ! Dis-je en avançant le couteau vers elle
-Cet homme, ton père m’a abordé. Si j’avais su ce qui allait se passer (en sanglots)…si seulement. Ils étaient 05, ils m’ont violé tour à tour dans une maison en construction et m’ont pratiquement laissée pour morte. Je revivais ce cauchemar chaque jour dans ma tête ne trouvant guère le sommeil mais ce n’est pas tout, les jours qui ont suivi, la maison où je vivais a été entièrement brûlée. Tout le monde est mort sauf moi. J’étais vivante mais morte au fond, abandonnée dans les couloirs d’un hôpital. C’est Lina qui m’a retrouvée et m’a ramenée à Parakou. Elle a pris en charge mes soins. Le traitement des brûlures était si douloureux que j’aurais préféré mourir. J’ai même fait une tentative de suicide mais non, je suis toujours là. Toi, tu es née quelques mois plus tard. Les médecins ne savent par quel miracle tu as survécu vu l’état de mon corps et tous les chocs que j’ai subi. Mais bon, tu es née Ayé et chaque jour, tu grandissais et tu ressemblais à cet homme, celui des 05 qui m’a fait le plus mal. Et ça me tuait, me rappelait cette nuit encore et encore.
-Donc à cause de 05 salauds, toi ma mère tu m’as maltraitée non presque tuée. Si je n’étais pas rentrée aujourd’hui, je serais peut-être morte que tu ne le saurais pas maman. Tu aurais continué ta petite vie bien tranquille oubliant qu’un jour, tu as eu une fille. Tu aurais pu m’abandonner depuis le tout début, je serais morte ou à la rue ou quelqu’un se serait occupée de moi. Mais non, dans toute ta folie, tu as préféré m’avoir près de toi. C’est une grande erreur de ta part et crois-moi Abeni, tu vas le payer. Mais recommençons par le tout début, il est temps de réécrire l’histoire Abeni : que sais-tu de ces hommes ?
-Rien à part que celui qui doit être ton père s’appelle Cheikh. Il y avait un dont le prénom commence par A…Ado...je ne sais plus.
-Autre chose ? Insistai-je
-Ce Cheikh, c’est un étranger, le genre malien ou guinéen, je ne sais pas trop. Mais tu lui ressembles beaucoup. Et si je ne me trompe pas, ils doivent être très riches aujourd’hui, ils ont parlé de rituel ce jour-là. Dieu sait ce qu’ils voulaient.
-Hum. Riches ou pas, je les retrouverai et on fera les choses à ma façon. Ils paieront chaque larme, chaque coup, chaque souffrance que toi ou moi aurons vécue. Je remuerai ciel et terre pour ça. Dis-je déterminée
Je vois Abeni sourire et je me presse d’ajouter :
-Et quand j’aurai donné une leçon à ces hommes, je reviendrai et nous réglerons nos comptes toi et moi. Je n’ai rien oublié. Si je ne te tue pas maintenant, c’est parce que j’aurai peut-être besoin de toi. Contrairement à toi, j’ai quand même un minimum de respect et de compassion.
-Je suis ta mère malgré tout. Chanta-t-elle pour la millième fois
-Quand j’avais 10 ans, tu m’as demandé de retenir quelque chose maintenant je reformule : Vous avez détruit ma chair et mon âme, maintenant, vous allez tous payer. Je suis ta fille après tout. Tu as réussi à faire de moi une sans cœur mais bon, c’est du passé. Parlons du futur. Commençons par la première étape : finir mes études et retrouver Dan.
-Mais Ayé, comment veux-tu que je fasse ? Que vais-je dire à Lina et aux gens ? Je ne peux pas te payer des cours.
-ça, c’est ton problème. Et si tu es tentée de faire une connerie ou de me doubler, garde ceci en mémoire. Dis-je en traçant le « A » de mon prénom sur son bras droit au couteau
Elle hurle et saigne mais je ne m’arrête que quand j’ai fini.
-Tu es folle Ayé ? Tu n’as que 16 ans. C’est mal ce que tu fais. Dit-elle de plus en plus effrayée
-Je suis la fille du diable après tout. Ta fille. Bon, maintenant, j’ai faim. Va me faire à manger pendant que je réfléchis. Tu n’as pas intérêt à revenir avec un couteau, une fourchette ou je ne sais quoi pour me faire du mal. Crois-moi Abeni, je suis plus forte que toi. Dis-je menaçante en rapprochant le couteau de sa jugulaire
Abeni partie, je soupire et je réfléchis : Si ces hommes sont aussi dangereux qu’Abeni semble le prétendre, j’ai intérêt à bien me préparer.
Cheikh….Cheikh…Le diable s’appelle Cheikh…
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