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Couverture du roman Au cœur du Champo

Au cœur du Champo

Au cœur du Quartier latin, ce cinéma mythique privilégie l'art brut au confort moderne. Véritable sanctuaire culturel, il a façonné des générations de cinéphiles par ses projections mémorables. Cet ouvrage retrace quarante ans d'une passion familiale dédiée au septième art, où souvenirs olfactifs et visuels s'entremêlent. Entre réalité historique et fragments d'une mémoire parfois idéalisée, l'auteur explore ce lieu magique où le temps s'arrête pour laisser place à l'émotion pure.
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Chapitre 3

Les pavés du joli mai

En cette année 1968, on posait par terre à même le trottoir, en face du cinéma, un double panneau en bois, lourd et massif, indiquant aux passants les titres et horaires des films projetés.

Cet engin publicitaire artisanal n’avait pas échappé aux étudiants du quartier, en révolte depuis plusieurs semaines. Ils étaient excités à l’idée de toute provocation, de gestes symboliques, et de slogans musclés. L’humour également était à l’honneur.

C’est ainsi qu’un matin ensoleillé des « événements », une magnifique barricade érigée rue St Jacque, eut pour sommet, comme un jeu improvisé avec l’instant présent, comme l’œil rieur de Montaigne repeint quelques jours avant, en rouge, et coiffé d’un bonnet Phrygien, la belle pancarte et son titre claquant dans le vent : Graine de violence !

Il s’agissait du film programmé au Champo cette semaine-là. Un pur hasard qui tombait à pic !

Cette période effervescente commença un peu comme une fête, et s’acheva dans le sang et les larmes. Une fin bizarre, tristement bâclée par des accords de Grenelle expédiés, même si des avancées sociales en ressortirent. Comme un sentiment de gâchis et de terrible désillusion.

Pour autant, il y eut un avant, et un après 68.

Ce moment historique et intense pour le pays, sans doute encore plus pour le quartier latin tout entier, entraîna mon père dans une forte réflexion politique et humaine.

Il fut plongé malgré lui au cœur de cette actualité.

Ma famille fut tendrement bercée, dans la banlieue rouge, par les guinguettes de la Marne, de « Casque d’or » et du ciel étoilé de Paris la rose. La guerre et les bombardements, obligèrent une grande partie de ses habitants à se fondre dans l’exode, d’autres à se diriger vers des combats souterrains, et mon père, en direction des camps de jeunesse, puis pire.

Au retour de ce cataclysme, Marcel et bien d’autres furent terriblement meurtris, et dans leur corps, et dans leurs idées. Rien n’était vraiment terminé. Plusieurs années chaotiques et vénéneuses suivirent la libération, créèrent la confusion, voire la haine.

Le rationnement. L’épuration et les règlements de compte parfois injustes. La guerre se poursuivait entre Français.

Le monde du cinéma ne fut pas épargné. Ceux, entre autres, qui acceptèrent de continuer à jouer pour la « Continentale » sous l’égide germanique, le payèrent longtemps en étant interdits de tournage. « Black listé » comme on dit. Sacha Guitry et Arletty, accusés d’ambiguïté, voire de collaboration avec l’ennemi, se firent rares devant les écrans. Contrairement à Jean Gabin juché sur son char de la deuxième DB, ou de Michel Simon, arborant une étoile jaune à la boutonnière, alors qu’il n’était même pas Juif, qui furent salués pour leur courage. Les tondues, le crâne rasibus, comme le chante Brassens. Le conseil de la résistance, le gouvernement provisoire, les coups de gueule du général, et une immense fatigue des Français, épuisés par tant de turbulences.

Autant de bouleversements dans les croyances et convictions de mon père, qui l’amenèrent, comme une grande partie des Français rescapés, à se tourner vers le seul héros incontestable, celui qui dit non au Nazisme, et qui libéra le pays : De Gaulle

À l’orée des émeutes les plus lourdes et violentes de ce mois improbable et printanier, Marcel se rangea tout naturellement, derrière le pouvoir en place. Il soutenu sans condition, Pompidou et tous ceux qui résumait la situation en traduisant ces agissements, comme des états d’âme de nantis intellectuels, incendiant leurs futures voitures.

Un mouvement manipulé obscurément par les syndicats et les opposants politiques, qui ferait pschitt à l’approche des vacances scolaires.

Seulement, de jour en jour, les luttes et affrontements furent de plus en plus âpres et violents. La Sorbonne fut incendiée. La rue Gay Lussac se transforma en cimetière de 404 Peugeot. Les vagues d’affrontement furent de plus en plus longues et violentes. Une tornade incontrôlable s’abattait sur le pays de Victor Hugo.

Plus le gouvernement s’énervait, plus les enfants de la République résistaient. De jour en jour, la lutte s’intensifia. Le monde ouvrier rejoignit le mouvement. La grève générale, tant attendue était en marche. Par ailleurs, la dramaturgie s’accentuait, et les médias faisaient circuler d’obscures rumeurs. On craignait et chuchotait sous le manteau qu’il y avait peut-être des morts dissimulés par la préfecture. Un nouveau Charonne, et des CRS SS.

La nuit du neuf au dix mai, on osa enfin prononcer le terme de guerre civile.

Face à une possible tragédie, en quelques jours, pour mon père, tout bascula… Comme si, une voix intérieure, une dichotomie dérangeante agissait en souterrain. Un changement de vision et de position. Un réflexe viscéral, le faisant passer du camp de la cavalerie, à celle des Indiens. Un choc intime opposant morale et ordre social, à l’esprit de justice et de liberté.

Des images, des sons, et des odeurs, remontèrent sûrement à la surface. Ses oncles communards résistants du Limousin, fuyant dans les champignonnières pour échapper aux pendus de Tulle. Oradour. Ses évasions, ses copains disparus, le désordre et le chaos. Sa jeunesse qu’il ne retrouva jamais.

Et puis, Paris en fête sous les lampions, le twist, les cigarettes Américaines, le drapeau bleu blanc rouge ressorti fièrement des caves, les tickets de rationnement, la reconstruction du pays, le jazz, Saint Germain des prés, le retour à la vie et à la paix.

Ce soir du neuf mai, d’un côté, de jeunes utopistes dépassés par la situation qui s’aggrave d’heure en heure, et devient incontrôlable. De l’autre, la police du ministère de l’Intérieur à qui l’on a donné les ordres d’en découdre à n’importe quel prix, y compris le plus ultra.

Dans le tumulte et les charges policières répétées, certains étudiants se collèrent soudain aux grilles du Champo comme des insectes pris au piège. Les fumigènes étouffèrent la rue ocre, les sirènes hurlèrent. Les journalistes pourtant d’ordinaire téméraires, se blottirent dans les bistros, commentant à la radio avec ferveur et gravité mêlées, les vagues d’affrontement. Peut-être un rendez-vous avec l’histoire.

Dans le désordre et la frénésie, mon père hésita, tenta d’apaiser la situation en persuadant le personnel du cinéma, que tout allait rapidement se calmer. Mais dehors, le sang des jeunes giclait des tempes. Les matraques virevoltaient dans l’air sans oxygène. Les dents se serraient, et les chevilles tremblaient, en fléchissant sous les coups répétés des envoyés du ministère. Tout dérapait, et devenait dangereusement improvisé.

Alors, sans plus réfléchir, le regard sombre mais déterminé, avec le geste auguste du menuisier, Marcel ouvrit les grilles du cinéma, et fit s’engouffrer les jeunes devenus des bêtes apeurées dans les escaliers qui menaient à la salle du sous-sol.

Le cinéma devint alors un hôpital de fortune. Un champ d’estropiés, de cabossés, et involontairement un pôle de résistance à l’état policier. Les caissières et ouvreuses, n’ayant pu rentrer chez elles, se transformèrent en infirmières dynamiques. On arracha des chemises et des tissus de fortune, pour en faire des pansements. On soigna, on réconforta. Les CRS tapèrent et vociférèrent de longues minutes, derrière les grilles noires. Rien n’y fit, on n’ouvrit pas.

La nuit passa. Au petit matin, le calme revenu, on fit sortir en toute discrétion, les rescapés de ce cauchemar nocturne. Le terrain de bataille était impressionnant, encore fumant. Personne n’osait ouvrir ses fenêtres. Le temps semblait suspendu. Le pic de la révolte avait traversé Paris.

Mon père resta toujours très discret sur cette parenthèse inattendue, et n’en parla presque jamais. Les langues se délièrent beaucoup plus tard.

En revanche, quelques jours après cette aventure, il plaça sur son bureau comme un trophée bien mérité, un de ces pavés volants, arrachés du trottoir, et servant de redoutable projectile. Certains soirs de solitude et d’introspection, il devait le prendre dans ses mains, le contempler un instant, puis le reposer doucement à sa place en se disant, malgré tout, que ce soir-là, il avait fait le bon choix.

Quelques mois plus tard, ce fut le grand déménagement. On partit de notre périphérie, pour habiter le 51 rue des Écoles, rejoignant un confortable appartement de fonction, juste au-dessus du cinéma. Tout cela, au nom de la prudence et de la proximité.

En ce qui me concerne, ce fut une providence, une chance inouïe, que je savoure encore aujourd’hui. En 68 on disait : « Soyez réalistes, demandez l’impossible » Pour nous ce fut vrai !

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