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Couverture du roman La véritable histoire d'Adam et Ève, et autres nouvelles inconvenantes

La véritable histoire d'Adam et Ève, et autres nouvelles inconvenantes

Ce recueil dévoile neuf récits où l'audace bouscule les mœurs. Un colonel complote pour éliminer son épouse, tandis qu'un Père Noël maladroit compromet sa tournée. Adam et Ève, après des débuts idylliques, doivent protéger leur monde face à des envahisseurs. Françoise, quant à elle, convie ses ex-amants à ses noces. Entre passion, cupidité et maladresse, Robert-Michel Degrima dépeint des êtres singuliers qui, par intérêt ou par amour, choisissent de défier toutes les conventions.
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Chapitre 2

Imaginations

(Jeune fille à la chaise rose)

À Jean-Pierre Loeffler

Je connaissais Jean-Pierre Loeffler, artiste peintre, depuis quelque temps, assez pour me permettre une certaine liberté, pas suffisamment pour être indiscret. Un jour que nous avions déjeuné ensemble, nous nous promenions dans les rues tortueuses de Pézenas, bordées de beaux hôtels particuliers, de quelques belles boutiques et, malheureusement aussi, d’horribles échoppes d’objets sans intérêt, de souvenirs de pacotille, souvent fort laids, et pour certains, tellement laids que leur laideur finissait par leur donner une surprenante et gênante beauté.

Nos propos, sans trop de logique ni de suite, portaient sur des sujets inépuisables, pour les hommes, depuis la nuit des temps, les vicissitudes de la vie, la bonne chère, les bons vins et, ultima ratio des conversations décousues, les femmes.

Si je ne me considère pas comme suffisamment savant en peinture pour émettre des avis définitifs, je pense néanmoins avoir assez de goût et de culture pour ne pas commettre de trop graves erreurs de jugement dans ce domaine. Nous parlâmes donc enfin peinture et littérature car Jean-Pierre pouvait, dans ce second domaine, avoir les mêmes prétentions que moi en ce qui concerne la peinture.

Nous allâmes dans son atelier et, tout en bavardant, usant de la liberté que me donnait notre familiarité, je farfouillais dans ses toiles, entassées debout contre les murs, au sol ou sur des étagères installées dans cette pièce au plafond très haut ; je retournais l’une, mettais l’autre de côté, passais rapidement sur deux ou trois, ne sachant ni ce que je cherchais ni même si je cherchais quelque chose. Une bière fraîche vint constituer un entracte dans nos échanges culturels, quand, au détour d’une phrase anodine, je découvris un tableau, au format rectangulaire, plus rare dans les travaux de Jean-Pierre qui affectionne particulièrement le carré. Allez savoir pourquoi !

— C’est une œuvre d’imagination ou tu avais un modèle ?

— J’avais sûrement un modèle, comme souvent, j’aime mieux pour le naturel des mouvements, la spontanéité… Je ne me souviens plus très bien…

— Comme dans la chanson ?

Il haussa les épaules, marquant le peu d’intérêt qu’il portait à ma découverte, mais je ne me satisfis pas de sa réponse.

— Qui était-ce ?

— Je ne sais plus trop, mon vieux, ce travail date de 1985, c’est d’ailleurs inscrit au dos de la toile. Alors, depuis cette date, tu sais, les détails sont devenus un peu flous…

Visiblement il n’avait pas envie d’en parler, sans que je pusse déterminer pourquoi. Je laissai donc filer la ligne et parlai d’autre chose. Mais je fus très dubitatif car ma curiosité restait entière. Je mis le tableau de côté, parmi d’autres, puis changeai de sujet. À la fin de la journée, je retournai dans l’atelier, repris dans ma sélection deux pièces dont le rectangulaire, celui qui représente une jeune femme se déshabillant avec une chaise rose à côté d’elle. Je lui montrai les deux et lui demandai pour combien il me les laisserait. Nous fûmes rapidement d’accord, mais il me demanda, faussement innocent :

— Tu veux vraiment ce nu ?

— Oui, il me plaît et m’intrigue à la fois.

Jean-Pierre haussa une fois de plus les épaules et nous nous séparâmes ; j’emportais mes deux acquisitions. Je n’avais tiré de lui que des réponses évasives, qui m’avaient laissé sur ma faim.

La toile traîna chez moi contre un mur un mois ou deux, j’en analysais progressivement les détails.

Les côtes droites légèrement saillantes sous la traction du bras relevé, le bombé de la cuisse gauche cachant partiellement le sexe, le rond un peu tombant de la fesse gauche, tout cela était bien observé et bien traduit, ce qui n’est guère étonnant de la part d’un artiste confirmé comme Loeffler. Mais ce qui m’intriguait le plus était le visage de la femme. J’avais bien senti qu’il eut été inconvenant de pousser mon ami dans ses retranchements par des questionnements excessifs ; j’en étais donc réduit à des supputations.

Qui était cette femme ?

Les bras relevés dans le mouvement qui tire le chemisier vers le haut dissimulent en grande partie son visage, le soutien-gorge, d’un beau bleu profond, assorti à la lingerie qui reste accrochée à sa jambe gauche, tout cela est d’un grand naturel, attitude et mouvement quotidiens d’une jeune femme qui se dévêt. Mais l’énigme réside tout entière dans la partie du visage encore visible, qui, ne représentant qu’une toute petite partie de la toile, concentre tout l’intérêt. L’œil gauche, le seul non occulté par les bras, ne regarde pas le spectateur, comme on pourrait s’y attendre dans un tableau de genre. Le regard se porte sur une autre chose, ou un autre personnage, qui se situe hors du cadre, invisible pour l’observateur !

Ce pourrait être le miroir de la chambre, celui d’une indiscernable armoire à sa gauche ; la femme pourrait être une timide jeune fille qui s’observe à la dérobée en se déshabillant, qui évalue ses charmes juvéniles dont aucun homme n’a encore profité ; elle se trouve belle, et bien hardie de cette revue coquine, et s’émeut elle-même de sa chair. Elle n’est pourtant pas si innocente, son regard la trahit et les images de secrètes caresses traversent mon esprit…

Son regard irait-il vers un amant que j’imagine assis dans le coin de la chambre, se forçant par jeu à la retenue et qu’elle provoque de son lent effeuillage, lui cachant l’essentiel d’elle-même, femme déjà rouée qui sait que le désir croît de la dissimulation et n’offre que son profil ? Lequel aura le dernier mot, de la femme qui se livre en se cachant ou de l’homme qui muselle son envie ?

Ne serait-elle qu’une prostituée qui enlève rapidement ses vêtements, désordre du jupon et de la culotte à moitié ôtée alors qu’elle ne dévoile pas encore sa poitrine, pressée d’en finir avant d’avoir commencé, pressée de satisfaire et d’éloigner un client, salaire de sa passe encaissé, homme à peine entrevu et déjà oublié ?

Mais elle n’aurait alors pas cet œil allumé et coquin de la femme qui s’amuse de l’homme qu’elle connaît bien et dont elle veut animer et esbaudir les sens…

Le tableau, désormais encadré, orne ma chambre. Je vois chaque soir cette figure énigmatique ; j’en resterai longtemps, peut-être toujours, à mes interrogations car je ne poserai jamais plus de question à Jean-Pierre au sujet de son œuvre. Je me dis aussi qu’après tout, Jean-Pierre a bien le droit d’avoir ses secrets, et qu’il en est bien ainsi. Alors, je change mes questions en plaisirs ; souvent, le soir, mon imagination s’enflamme et la belle dénudée est, selon mon humeur, la frêle jeune fille plus totalement innocente qui s’examine dans son miroir, se trouve bien émouvante et se donnera tout à l’heure de solitaires satisfactions, puis, un autre soir, elle devient la maîtresse enjouée qui m’agace et se joue de moi, avec qui je lutte, patience contre rouerie, indifférence feinte contre provocations calculées, plus tard, elle sera, qui sait, ma putain de l’heure, venue à mon appel, esclave vénale que je vais prendre et dont je jouirai sans la voir, pour l’oublier dès mon plaisir pris.

Je sens un pernicieux parfum envahir mon espace.

Que gagnons-nous à vouloir tout savoir ?

⁕⁕⁕

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